Vous avez dit laxisme ?

Cette lettre a été envoyée aux adhérents de l’Institut pour la Justice le 11 janvier 2022.

 

Vous avez dit laxisme ?

Axelle Theillier de l'IPJ Chère Madame, cher Monsieur,

Nous sommes dans la nuit du samedi 13 au dimanche 14 juin 2021. Alexandre est au volant de sa voiture.

Alexandre a trente-quatre ans, il est policier et travaille au commissariat de Caluire-et-Cuire, une commune limitrophe de Lyon.

Mais ce soir Alexandre n’est pas en service. Il est un simple citoyen qui rentre tranquillement chez lui, avec sa compagne, après une soirée entre amis.

Soudain, alors qu’ils sont descendus de voiture et qu’ils traversent le boulevard pour regagner leur domicile, une voiture surgit et s’arrête juste devant eux. Le conducteur et le passager en descendent et se jettent directement sur Alexandre en lui disant : « sale flic, je vais t’enculer ! ».

Immédiatement, Alexandre reconnaît l’individu :

il s’agit d’un délinquant auquel il a déjà eu à faire et qui fait partie d’une bande de « jeunes » qui empoisonnent la vie du quartier.

Le voyou et son acolyte tentent de frapper Alexandre, mais c’est un solide gaillard qui sait se défendre : après un bref échange de coups, les deux délinquants battent en retraite.

Alexandre et sa compagne se pensent sortis d’affaire, mais ils voient alors surgir des rues adjacentes une douzaine d’individus qui viennent prêter main forte aux deux voyous.

Et la meute se jette sur Alexandre.

Celui-ci tente de se défendre tant bien que mal, mais l’un des agresseurs, armé d’une barre de fer, lui porte un violent coup sur la cheville, qui se brise immédiatement en trois endroits.

Alexandre s’écroule sur le sol et les coups pleuvent, impitoyables, acharnés. Coups de poings, coups de pied, coups de genou… Le pauvre Alexandre témoigne, depuis son lit d’hôpital : « Ils ont littéralement pris ma tête pour un ballon de foot. À chaque coup je sentais les craquements dans ma nuque… J’ai pensé que j’allais finir tétraplégique, que c’était la fin, que je ne me relèverais pas. »

Par miracle, un témoin parvient à alerter les secours : les agresseurs s’enfuient, laissant Alexandre pour mort. Celui-ci, inconscient mais heureusement toujours vivant, est transporté immédiatement aux urgences.

Il souffre d’une triple fracture de la cheville et de nombreux traumatismes causés par les coups.

Les médecins diagnostiquent une Incapacité Temporaire de Travail (ITT) de 45 jours.

Les collègues d’Alexandre n’ont pas beaucoup de mal à retrouver les auteurs de ce lynchage : Alexandre en a reconnu certains et la vidéosurveillance et la téléphonie permettent d’identifier les autres.

Tout le monde s’attend donc à ce que le tribunal prononce des peines exemplaires, à la hauteur de la gravité des faits.

Seulement voilà, le 4 janvier, le tribunal a relaxé purement et simplement huit des dix prévenus, faute d’éléments suffisants pour établir leur culpabilité, selon les explications données par la présidente.

Et deux hommes, âgés de 19 et 20 ans, ont été condamnés à cinq ans d’emprisonnement, dont trente mois de sursis avec mise à l’épreuve (c’est-à-dire 2 ans et demi), pour violence aggravée par trois circonstances : en réunion, avec arme et sur dépositaire de l’autorité publique.

Il faut savoir que, dans un cas comme celui-ci, la peine prévue par le code pénal est de dix ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende.

Et là : huit relaxes et, pour les deux condamnés, deux ans et demi de prison ferme. Qui sait même s’ils exécuteront réellement leur peine…

Que le tribunal n’ait pas condamné certains des prévenus faute de preuves suffisantes, cela pourrait encore se comprendre, car nul ne doit être condamné sans preuves, même si, comme l’expliquait l’avocat d’Alexandre à l’issue de l’audience : « au regard du travail approfondi de l’enquête et de l’instruction, il semblait qu’il y avait peu de place au doute. »

Mais que les condamnations prononcées soient si faibles, c’est invraisemblable.

Sitôt connu le verdict, Alexandre a exprimé son incompréhension la plus totale, puis sa colère.

Il y voit un déni de justice, et un déni de la violence croissante qui s’exprime à l’égard des forces de l’ordre. « Quand j’en parle autour de moi on me dit “Mais c’est comme ça, tu as signé, ça fait partie du métier”. Non, ça ne fait pas partie du métier de se faire insulter tout le temps, qu’on se fasse lyncher. »

Alexandre sait qu’il reprendra ce métier qu’il aime, malgré les risques encourus, mais il sait aussi qu’il devra déménager : plus question d’habiter dans ce quartier où vivent aussi ses agresseurs, qui ont été laissés libres.

Encore une fois, le laxisme de la justice condamne les victimes à la double peine.

Et pour les délinquants, partout en France, le signal est on ne peut plus clair : vous pouvez agresser même des policiers, vous ne risquez pratiquement rien.

Et d’ailleurs, cinq jours après ce verdict incroyable, deux policiers hors service ont été roués de coups, à Brest, par une dizaine d’individus, dont certains armés de matraques. Comment s’en étonner ?

Espérons du moins que le parquet de Lyon fasse appel et qu’un nouveau procès puisse avoir lieu. Je vous tiendrai bien évidemment informé.

Avec tout mon dévouement,

  Axelle Theillier de l'IPJ
  Axelle Theillier
Présidente de l’Institut pour la Justice



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