Cette lettre a été envoyée aux adhérents de l’Institut pour la Justice le 21 octobre 2021.

Tuée en traversant la rue

 La lâcheté de l’État nous met tous en danger

Chère Madame, cher Monsieur,

La semaine dernière, une vieille dame a été tuée à Clermont-Ferrand, dans le quartier de la Croix de Neyrat. Elle était âgée de 81 ans.

A-t-elle été tuée par un voleur, qui l’aurait frappée ou poignardée pour lui prendre son sac à main ?

A-t-elle été victime d’une « balle perdue », tirée par des trafiquants de drogue lors d’un règlement de comptes, comme cela arrive régulièrement dans les « quartiers sensibles » ?

Non, rien de tout cela. Elle a simplement traversé la rue.

Elle était à un passage piéton, le feu était rouge et il faisait encore jour. Comment aurait-elle pu se croire en danger ?

Mais une moto, arrivée à toute vitesse, l’a percutée violemment. Transportée à l’hôpital, la vieille dame y est décédée deux heures plus tard.

Le motard qui l’a fauchée faisait à ce moment-là en train du « wheeling », c’est-à-dire qu’il avait cabré sa moto et roulait uniquement sur sa roue arrière. Sa visibilité était donc nulle. Il était accompagné par une autre moto, qui faisait la même chose que lui.

Après avoir renversé l’octogénaire, les deux meurtriers se sont enfuis puis ils ont brûlé la moto, pour tenter d’effacer leurs traces. Mais, la police étant à leurs trousses, ils se sont finalement rendus. Ils auraient une vingtaine d’années et « seraient déjà bien connus de la justice » (selon l’expression consacrée…).

La vieille dame a été victime de ce que l’on appelle un « rodéo urbain ».

Elle n’est malheureusement pas la première victime de ce genre, et elle ne sera certainement pas la dernière.

Car, depuis une dizaine d’années, ces rodéos motorisés, dans lesquels des jeunes délinquants font des acrobaties en moto ou en voiture se multiplient un peu partout en France. Et ce au mépris le plus total de la sécurité et de la tranquillité des habitants.

Même dans les communes qui ne sont pas connues pour être des « cités sensibles ».

À Domon, dans le Val-d’Oise, par exemple, l’exaspération est à son comble. « Ils sont une quinzaine maximum, et dérangent près de 15 000 habitants », explique Amale, une Domontoise, au magazine Marianne. « Je me suis faite insulter alors que je promenais mon fils dans sa poussette » se souvient une autre, qui préfère rester anonyme par crainte de représailles. « Ils se sont mis à me frôler avec leur scooter sur une roue pour m’intimider ».

Alain, lui, a tenté de se mettre en travers de la route d’un motard fonçant dans son champ, l’été dernier. « Mais le gars ne s’est pas arrêté et m’a projeté à terre. Un autre homme qui promenait son chien et qui a vu la scène a tenté lui aussi de s’interposer. Mais le gars a continué de foncer et l’a fauché aussi ». Alain a eu de la chance : il a seulement eu le poignet cassé…

Pourtant, depuis la loi du 3 août 2018, les sanctions sont censées être lourdes pour ce genre d’infraction : un an de prison et 15 000 euros d’amende. Et ces peines peuvent être multipliées par cinq en cas de circonstances aggravantes.

Mais, pour punir les délinquants, encore faut-il les arrêter…

Peut-être avez-vous vu Bac Nord, le film phénomène de cet automne, qui compte déjà plus de deux millions d’entrées ?

À un moment du film, les trois policiers qui en sont les personnages principaux poursuivent une voiture volée. Celle-ci entre en trombe dans une « cité sensible » de Marseille. Immédiatement l’ordre tombe de leur radio : « Cessez la chasse ! Vous n’entrez pas dans la cité ».

Alors les trois héros, la rage au cœur, rebroussent chemin sous les insultes et les moqueries des voyous qui tiennent la « cité ».

Cette scène d’humiliation n’est pas une invention du cinéaste : elle correspond à ce que vivent au quotidien d’innombrables policiers. Et elle explique que la loi reste impuissante face à des phénomènes comme les rodéos motorisés, malgré une sévérité de façade.

« On est face à un choix politique », explique un syndicaliste policier, « et l’administration nous donne comme instruction de ne pas aller au contact des auteurs et de renoncer aux poursuites par peur de l’accident et des émeutes urbaines. Tous les jours, sur les réseaux sociaux, on voit des images où ils sont 10 voire 15 à faire du rodéo et on laisse faire. »

La stratégie des pouvoirs publics est de ne pas intervenir tant que les rodéos sont en cours, mais d’essayer de retrouver les auteurs après. Seulement, comme les voyous sont en général masqués et qu’ils conduisent des véhicules volés, cela s’avère souvent impossible.

Et même lorsque quelques chauffards sont arrêtés, il faut ensuite pouvoir apporter au tribunal la preuve que tous les éléments de l’infraction sont bien constitués pour qu’ils soient condamnés. Ce qui est une gageure lorsqu’on intervient longtemps après que l’infraction ait cessé.

Bref, tous les jours, la hiérarchie, sur ordre du pouvoir politique, demande aux policiers de terrain de « baisser leur pantalon », comme ils disent dans le film.

Comment s’étonner alors que le phénomène des rodéos s’amplifie, année après année ?

Comment s’étonner que les habitants des quartiers n’osent pas témoigner contre les voyous qui font de leur vie quotidienne un enfer ?

Comment s’étonner que les criminels s’enhardissent, jour après jour, et que la France s’ensauvage ?

Tant que les responsables politiques ne seront pas décidés à employer toute la force nécessaire pour que force reste à la loi, des pans de plus en plus étendus du territoire national seront des « zones de non-droit ».

L’élection présidentielle arrive. Tous les candidats, ou presque, vont promettre des lois encore plus sévères, des sanctions encore plus lourdes pour tout un tas d’infractions. Ils ont déjà commencé.

C’est le genre de promesses qui ne coûtent rien. Et qui ne changeront rien. À quoi sert de changer la loi tant qu’on ne veut pas se donner les moyens de la faire appliquer ?

La seule promesse qui aurait un intérêt serait de cet ordre : « Je m’engage à ce que plus jamais les forces de l’ordre ne reçoivent l’ordre de céder le terrain face aux délinquants. »

Mais qui donc aurait le courage de faire une telle promesse, et d’en assumer les conséquences ?

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Avec tout mon dévouement,

  Axelle Theillier de l'IPJ
  Axelle Theillier
Présidente de l’Institut pour la Justice

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